Quatre amis, ayant réussi dans la vie, se retrouvent dans une vieille villa entourée d’un parc pour manger… Manger jusqu’à en crever.

C’est à une farce gargantuesque que nous convie Marco Ferreri, une comédie à l’italienne particulièrement gratinée qui convie à sa table Éros et Thanatos pour une grinçante critique de la société de consommation. Une œuvre aussi visionnaire que mortifère qui annonçait, avec une belle clairvoyance, les stupides excès de la surconsommation ; même si elle n’avait pas encore anticipé l’avènement de la malbouffe et la suprématie des hamburgers sur le jambon beurre. Pour Ferreri, ses quatre personnages sont des esthètes de la bonne chère et des amateurs de bonnes chairs. Ils ont de belles situations professionnelles, une vie aisée mais se conduisent tous comme des enfants gâtés, constamment en manque et insatisfaits de ce qu’ils ont.
Ugo, le cuisinier de la bande, ne mange plus pour vivre mais vit pour se goinfrer de ses mets délicieux. Philippe, un peu suiveur, est un grand bébé devenu magistrat qui cherche à se déglacer. Marcello, à la recherche d’une forme de petite mort, ne pense qu’à dégorger son poireau tandis que Michel, dont personne ne veut du boudin, se confit d’amour pour le beau pilote de ligne et macère sa frustration au point d’être sujet à de douloureux ballonnements qu’il aromatise de pets monstrueux. Au milieu de ce quatuor, la principale figure féminine est celle d’une enseignante qui, loin d’être la voix de la sagesse, les accompagne dans leur recherche d’autodestruction et semble symboliser la mort qui vient les chercher. Dans ce rôle, Andréa Ferréol est parfaite face aux monstrueuses compositions de Marcello Mastroianni, Michel Piccoli, Philippe Noiret et Ugo Tognazzi qui parviennent à ciseler une fine partition de bons vivants au milieu de ce gavage gourmand arrosé de coulis de merde et agrémenté d’un zeste de vomi.

Même si elle ne sera jamais au goût de tous, surtout des palais délicats, la fable de Ferreri, dialoguée par Francis Blanche, réussit l’exploit de nous questionner sur cette course effrénée au plaisir et à la consommation qui n’a eu de cesse d’augmenter depuis les années 70.
Bercé par la rengaine nostalgique composée pour l’occasion par Philippe Sarde, La grande bouffe reste un tour de force salutaire, d’autant plus essentiel qu’il continue de faire tâche aujourd’hui dans une société et dans un cinéma aux propos et aux comportements toujours plus aseptisés.