Un couple de Français des villes s’est installé dans une ferme, au cœur du Massif galicien, pour faire de la permaculture et retaper quelques bâtisses en ruine. Mais en s’opposant à l’implantation d’Éoliennes dans la région, Antoine et Olga vont se mettre à dos leurs voisins les plus proches, deux frères mal embouchés, qui se voient privés de la manne financière que devait générer le projet.

Après une sidérante introduction où deux hommes terrassent un cheval à mains nues (scène qui n’a rien de gratuite, comme on pourrait le penser au départ), Sorogoyen entame son film par un quasi monologue dans un café. Un monologue tendu, digne d’un Tarantino, qui lui permet de faire monter une angoisse sourde et de présenter ses deux adversaires. D’un côté, Xan, fermier hâbleur et grande gueule qui monopolise l’attention et, de l’autre, Antoine, étranger taiseux qui tente de s’acclimater au village dans lequel il s’est installé en fréquentant son bar et ses habitués.
Partant d’un simple fait divers portant sur un problème de voisinage, Sorogoyen convoque, tour à tour, dans l’imaginaire cinématographique : le John Boorman de Delivrance ainsi que le Sam Peckinpah des Chiens de paille. Mais il s’en distingue rapidement avec ce thriller montagnard sobre et d’une rare justesse, qu’il construit comme un diptyque. Grâce à ses nombreux plans séquences, ses ellipses et son sens aigu de la mise en scène, le cinéaste prouve, encore une fois, qu’il s’y connaît pour faire monter la tension et transformer une simple balade dans la nature en une traque inquiétante.

Sous couvert d’un film à suspense, le réalisateur de El reino pose aussi en filigrane de nombreuses questions. Il aborde, notamment, la justice à deux vitesses selon que l’on soit originaire d’un pays ou non, mais aussi et surtout sur la difficulté de communiquer entre gens des villes, aux idéaux écologistes, et gens des champs pour qui cette terre, qu’ils n’ont souvent pas choisi, est devenue un fardeau. Deux points de vue qui semblent difficilement conciliables et sur lequel le cinéaste se garde bien de porter un jugement, cherchant plutôt à trouver la part d’humanité dans le comportement bestial de chacun. En cela, il est bien épaulé par un Denis Ménochet qui prouve, de film en film, l’étendue de son talent, ainsi que par Marina Foïs qui trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Face à eux, Diego Anido et surtout Luis Zahera, qui interprètent les deux frères, sont également formidables. Seule ombre au tableau, la prestation de Marie Colomb qui peine à se hisser au niveau de ses partenaires et affaiblit un peu la seconde partie du film. Heureusement, le final tout en nuances et loin des standards habituels du thriller finit d’emporter les quelques réserves confirmant, une fois de plus, la force du cinéma de Rodrigo Sorogoyen.