Un soir de 1900. Alors qu’il s’apprête à quitter son appartement viennois pour échapper à un duel, Stefan Brandt, grand séducteur et, autrefois, pianiste adulé, reçoit un courrier. Une longue lettre d’amour d’une inconnue, pourtant si familière, qui va faire basculer sa nuit dans les souvenirs et les regrets…

Quand vous lirez cette lettre, vous serez mort depuis 65 ans cher M. Ophüls et j’ai tant à vous dire…
C’est tout à fait par hasard que j’ai découvert votre Lettre d’une inconnue, le vendredi 25 juillet 1986. Votre film était diffusé au Ciné Club que proposait alors Claude-Jean Philippe sur Antenne 2. Je discutais avec un ami, étudiant comme moi, dans le salon de mes parents avec la télé allumée en fond sonore. Je me souviens que nous nous sommes rapidement tus, fascinés par la beauté et la force d’évocation de vos images. Subjugués par cette tragique histoire d’amour aussi désespérée qu’inconditionnelle.
Il se dit que les plus beaux films sont ceux qui traitent du temps qui passe. Alors, Lettre d’une inconnue se hisse parmi les meilleurs films abordant ce thème, grâce à son noir et blanc somptueux, au soin apporté aux lumières (notamment dans les nombreuses scènes nocturnes), à la beauté de chaque plan s’épanouissant dans une ville de Vienne fantasmée magnifiquement reconstituée en studio. Mais aussi par la légèreté de votre mise en scène et votre art du travelling. À l’aide d’un même point de vue et d’un mouvement de caméra identique, vous parvenez à nous faire comprendre que Stefan ramène Lisa chez lui de la même manière que ses conquêtes d’un soir. Belle leçon de cinéma qui illustre l’insouciance du pianiste tout en ravivant discrètement les souvenirs du spectateur, preuve qu’une scène bien élaborée peut avoir autant d’impact que des mots. Même les bruits, comme cette porte d’appartement qui grince, concourent à l’ambiance nostalgique qui émane de votre film, sorte de songe éveillé d’où émerge une soirée magique ponctuée d’un délicieux, mais factice, périple en train. Alors que les vrais voyages en trains qui jalonneront la vie de Lisa seront toujours synonymes de séparation et de mort.

D’un court roman de Stefan Zweig, vous tirez l’adaptation parfaite. Et même si vous trahissez parfois le texte (l’écrivain à succès devient ici un pianiste virtuose pour que la jeune Lisa puisse l’écouter à loisir, assise sur la balançoire de leur cour d’immeuble), vous parvenez à en retrouver l’esprit et les thèmes avec une étonnante concision.
La complicité de vos deux acteurs principaux se lit dans leurs regards et participe grandement à la fascination que procure votre mélodrame. Louis Jourdan, en artiste volage rattrapé par son passé, trouve là son meilleur rôle mais c’est surtout Joan Fontaine qui étonne, aussi crédible en adolescente qu’en femme du monde. Son interprétation sensible porte cette histoire d’amour gâchée vers des sommets d’émotion qui me tirent à chaque fois des larmes.

C’est peu dire que votre Lettre d’une inconnue hante la mémoire longtemps après l’avoir vu. Œuvre à la sublime mélancolie que vous parvenez, malgré tout, à teinter d’humour.
Merci encore pour ce moment de grâce cinématographique, il y a 36 ans. Un charme qui continue d’opérer même après plusieurs visionnages et qui, à chaque fois, me surprend, m’enchante et me bouleverse. La marque incontestable d’un véritable chef-d’œuvre.