Bonjour, je m’appelle Bob.
Mon papa et ma maman habitent Berlin. Juste en face du mur.
Parfois, papa observe par la fenêtre les soldats de l’autre côté du mur. Et eux, ils font comme lui et nous surveillent à la jumelle.
Enfin ça c’est quand papa n’est pas en voyage d’affaires. Sinon, quand il part, maman invite oncle Heinrich à l’appartement, un illuminé du tantra à la sauce new age qui se balade toujours la chemise ouverte et le poitrail à l’air. Il est bizarre, le vieux beau, mais il est gentil. Il m’a même offert un voilier pour que j’aille jouer dans ma chambre pendant qu’il faisait voir du pays à maman, qu’il m’a dit.
Mais bon, papa a dû finir par se douter de quelque chose. Car, depuis son retour, maman et lui se crient dessus, cassent des choses, me serrent fort dans leurs bras en me disant qu’ils m’aiment et se hurlent à nouveau dessus. Alors papa a décidé de partir et de ne plus me voir. Et maman m’a laissé seul dans l’appartement où j’ai vécu de confiture à la fraise que je me suis étalé sur le corps pour imiter mes parents dont les vêtements clairs sont maculés de traces rouges après chacune de leurs rencontres. Quand papa est finalement rentré et qu’il m’a trouvé dans cet état, ça l’a rendu furieux. Il m’a nettoyé, envoyé dans ma chambre et a commencé à se balancer nerveusement sur un rocking-chair avec le regard halluciné d’un taureau qui vient de se coincer les testicules en tentant de sauter par-dessus une haie. À son retour, maman a bien essayé d’attendrir les choses avec son couteau électrique mais cela n’a servi à rien. Ils se sont encore grondés très fort et sont sortis de la cuisine avec les vêtements tout rouge. Papa a tenté de la raisonner par quelques claques. Maman en avait même le visage de toutes les couleurs : bleu, jaune, rouge. Peine perdue. Faut dire que ma maman, dans le film, c’est Isabelle Adjani. Elle est jolie, mais elle fait peur avec ses yeux exorbités et ses cris de bête. Je crois qu’elle ne s’est jamais remise de la baffe que lui avait administré Lino Ventura dans La gifle. Depuis, elle geint dans les églises, au pied d’un Jésus en croix, comme une constipée attendant la délivrance. Et, comme elle ne fait rien à moitié ma maman de cinéma, un copain m’a dit l’avoir vu se tordre et se convulser comme une folle hystérique dans un couloir de métro pour finir par patauger dans un mélange d’œufs et de lait, comme on le fait parfois à l’école en cours de dessin. C’était bien crade à voir mais plutôt rigolo, qu’il m’a dit mon copain.

N’empêche, ça a bien traumatisé mon papa de cinéma. Depuis, Sam Neill n’arrête pas de croiser des monstres sur grand écran : Calme blanc, L’antre de la folie et même Jurassic Park, parce que moi j’aime trop les dinosaures. C’est qu’il est courageux mon papa. Mais là, il a vraiment eu du mal à se remettre de la vision de maman batifolant avec une atrocité en latex signée Carlo Rambaldi. Le sculpteur italien avait bien essayé de refourguer sa chose gluante et tentaculaire à Spielberg pour son film E. T. mais le réalisateur américain a refusé au prétexte qu’elle ferait faire des cauchemars aux enfants et que « Tentacules maison » sonnerait beaucoup moins bien. Pas grave, Zulawski a récupéré la créature et lui a fait posséder, à la place, la maison de maman. La pauvre, se retrouver entre les bras d’une morve sanguinolente à tentacules pendant qu’une la prend et que deux la… manipulent. Y’a de quoi vous traumatiser pour le restant d’une carrière aux allures de Mortelle randonnée sur fond d’Été meurtrier.
Les critiques de cette Possession me font rire quand elles qualifient ma vie de famille de chef-d’œuvre. Certains journalistes, subjugués par les mystères abscons d’un film qu’ils n’arrivent pas à expliquer, font même semblant d’aimer pour se donner des airs intelligents, comme certains premiers de la classe qui m’énervent à l’école. Avec son univers kafkaïen, Zulawski suit une métamorphose, aussi froide qu’hystérique, censée échapper à toute raison mais qui dénonce, quand même, le totalitarisme, le mur séparant l’Est de l’Ouest, bla, bla, bla… Tout ça pour nous causer, en fait, d’un bête divorce qui vire au drame à cause de deux parents abrutis qui ne pensent qu’à eux. Zulawski aurait mieux fait d’aller parler de sa rupture mal digérée chez le psy plutôt que de nous filer des aigreurs avec ça. Bon bah, puisque c’est comme ça, je retourne dans ma baignoire…